journée d’étude : une islamisation de la démocratie.

Voilà un petit bout de temps que je voulais parler de ce colloque made in la Sorbonne, car certes je voulais faire un blog « funky » mais aussi un peu « philosophique ».

Alors nous y voilà, 2 mois après cette fameuse journée de réflexion sur les révolutions arabes : le thème de cette étude était le suivant :  » Le succès remporté par le parti islamiste Ennahda aux élections de l’Assemblée constituante tunisienne (90 sièges, 41,5% des suffrages), l’annonce faite par le Conseil de Transition libyen selon laquelle « Le Coran est la base et notre constitution doit être la charia », et l’incertitude politique égyptienne font peser des craintes, moins d’un an après les révolutions arabes, sur la transition de ces pays vers la démocratie. Le conflit ouvert dans les trois pays entre islamistes modérés et salafistes pose la question de savoir, en cas de victoire des premiers, si l’islamisme modéré est soluble dans la démocratie. Il pose, plus fondamentalement, la question des limites de la plasticité démocratique. L’avenir des révolutions arabes sera-t-il celui d’une islamisation de la démocratie jusqu’à faire sortir celle-ci d’elle-même, ou bien sera-t-il celui d’une démocratisation de l’islamisme politique ? » 
L’originalité et l’intérêt d’une telle journée étaient la présence de deux invités Ridha Chennoufi (philosophe, Professeur à l’Université de Tunis, Directeur du Département de Philosophie ) et   Abdelasiem El Difraoui (Docteur en sciences politiques de l’IEP Paris, chercheur au Deutsches Institut für Internationale Politik und Sicherheit de Berlin) qui permettaient de donner un avis sur la question vue de l’intérieur.

Comme vous le savez, de prime abord, lorsque nous avons entendu parlé de ces révolutions, ici en occident, on s’est dit « wouah trop bien ». Enthousiasme, sympathie, soutien : ces évènements semblaient constituer un précieux renfort à nos « convictions universalistes ». Ça y est, nos jeunes voisins allaient enfin entrer dans l’histoire de la démocratie. Le discours flirtait presque avec l’impression qu’ils allaient enfin évoluer vers la liberté, la vérité.
Mais voilà qu’alors même que des élections démocratiques ont lieu, l’inquiétude commence à naitre : en effet, nos « petits frères » semblent se diriger vers le désir que la Charia soit la source du droit… voilà même que la victoire des frères musulmans semble prédite ! Horreur ! Abomination! La démocratisation cacherait en fait un processus d’islamisation ! Or, en occident, qui dit Islam, qui dit musulman, dit Terrorisme, dit violence, dit « pas de liberté »…. Un islamisme modéré est-il possible ? et quoi/qui va le modérer ?

La première intervention, celle de Rhida Chennoufi, a permis de donner un véritable point de vue interne : C’est un Tunisien, Musulman, philosophe… Selon lui, la Tunisie, les pays Arabes, ont une vision bien différente de la démocratie occidentale. Pour eux, la démocratie est un épisode douloureux, elle symbolise les rapports entre les pays arabes et l’occident qui sont des rapports de colonisation… (Regardez les américains en Irak : ils « importent » la démocratie…. la guerre en Irak a représenté une régression de 10 ans pour la population!) Il remarque également que depuis la fuite de Ben Ali en janvier dernier et la victoire aux élections du parti islamiste, les peurs et les inquiétudes se sont montrées injustifiées : les Tunisiens vont biens, ils ne manquent de rien. Les combats pour la libertés, le droit au travail, l’égalité des sexes, sont d’actualités depuis le début des années 2000….
Longtemps les tunisiens ont été divisés entre progressistes et islamistes :  ils savent aujourd’hui qu’il faut qu’il y ait un consensus. Les évènements de décembre (2010), perçus d’abord comme une énième révolte (qui n’a pas été soutenue, au début, par les islamistes) ont finalement conduit à la chute de Ben Ali (notamment grâce au soutien de l’armée). Aujourd’hui l’opposition se fait plutôt entre réformistes et révolutionnaires.
Comment expliquer les résultats des élections ? 
D’un point de vue objectif, il faut savoir que seuls 50% des Tunisiens ont voté aux dernières élections. (et parmi ces 50%, 20% ont voté islamiste) Le mode de scrutin a encouragé les listes : en effet il y avait plus de 1500 listes!  25% ont voté pour des listes indépendantes qui n’ont même pas eu de sièges…. Les islamistes ont reçu 41 sièges pour finalement 37% des voix. Cela s’explique également par le fait que les islamistes sont surtout représentés dans les régions désertées où il faut entre 2 000 et 10 000 voix pour obtenir 1 siège, alors qu’à Tunis par exemple, il faut 30 000 voix pour 1 siège.
Le parti Ennahda a présenté un discours  libéral qui a rassuré les Tunisiens, ainsi qu’une coalition avec deux partis de gauche…. ils ont changé de discours après.
Enjeux pour la Tunisie :
La Tunisie est « un pays libre, indépendant, et souverain. L’islam est sa religion« . Voilà ce qui est écrit dans la 2nd constitution. Cela ne signifie pas que la Tunisie est un Etat Islamiste. En 1956, lors de la rédaction de la première constitution, les traditionalistes souhaitaient mettre  » Etat Islamiste ». Mais Bourguiba s’y est opposé.
Petit rappel : un état islamiste est un état dont la loi est le Coran. Or c’est ici que repose tout le débat : « dont sa religion est l’islam » signifie t-il islamiste ? Selon Ridha Chennoufi, il faut absolument que l’Etat mette sous tutelle la religion.
La solution est la suivante : il faudrait améliorer cet article, et dire que la Tunisie est « Un État Civil » (= dont les deux objectifs sont l’égalité et la liberté de conscience, ainsi que le pluralisme politique)
Il s’agit donc d’un test pour Ennahda, qui doit être clair avec le peuple et avec l’occident.

La deuxième intervention, celle de Abdelasiem El Difraoui , s’est montrée un peu plus précise sur les termes : en effet, selon Abdelasiem, la Charia représente un corpus très vague… il serait influencé par le droit romain, et serait tellement hétéroclite qu’il ne faudrait pas en avoir peur : ce serait plutôt des interprétations qu’il faudrait se méfier.
La plus grande inquiétude reposerait sur les amalgames : est-ce que chaque individu qui voudrait que l’islam aide à la construction d’une idée du droit serait dès lors un islamiste ? Il faudrait plutôt différencier « l’islam politique » et « l’islamisme ».
De plus, le Salafisme (qui est un mouvement sunnite et djihadiste) serait certainement plus extrême que les frères Musulmans.

Le court débat qui a suivi ces deux interventions a finalement mis en valeur tous ces problèmes : en effet, les deux invités  n’étaient justement pas d’accord sur ce qu’était la Charia. Pour Ridha Chennoufi, au contraire, on sait exactement ce qu’est la Charia. Ce sont les lois musulmanes, le droit, qui viennent de Dieu, et qui sont donc obligatoires. C’est un ancien corpus, qui, bien qu’il y ait eu des tentatives d’appropriation, demeure tel qu’il est. Ridha Chennoufi ajoute également que beaucoup de Musulmans préfèreraient vivre pauvres mais en bons musulmans plutôt que l’inverse. Il s’agit là d’une grande différence de culture.  Il y a dans la Charia un noyau dur, qui engage des points ayant traits à la vie privée qui eux ne sont pas négociables quant à leur compatibilité avec la démocratie.
L’autre problème est celui du Djihadisme : rappelons que cela remonte surtout à la guerre en Afghanistan contre les Soviets. Il s’agissait de libérer les terres musulmanes : or depuis ça c’est élargit à toutes les terres ! Le mot Djihad apparaît dans un verset du Coran qui justement pose problème. C’est un verset affreux qui dit que Dieu a commandé de poursuivre et de tuer les non-musulmans. Le soucis repose sur la question de savoir s’il s’agit des non-musulmans  qui menacent les musulmans, ou bien  tous les non-musulmans.

Finalement, ce qui importe vraiment, c’est qu’il faut une constitution qui rende possible le débat sur ces questions.
Les deux intervenants s’accordent également pour dire qu’après la Guerre en Irak, le mot de démocratie est honni dans les pays Arabes. Il s’agit dès lors de parler plutôt de « participation populaire » ou d' »État de droit ».

Ce qui ressort de ces deux interventions est d’une part le manque de connaissance que nous avons, nous occidentaux, de la culture musulmane et arabe : c’est pourquoi nous avons peur de cette différence. On nous enseigne, à l’école, mais aussi via les médias, qu’il est légitime de craindre l’islamisme ou les frères musulmans… alors que bien souvent nous ne savons pas ce qui se cache derrière ces notions.
Il ne faut pas oublier que nous sommes nous même issu d’une culture judéo-chrétienne : notre système, bien que « laïc », est issu de cette tradition, il est donc aussi étranger aux autres que l’est pour nous la Charia. Il faut donc se méfier de cette conviction que nous avons qu’il est nécessaire d’exporter la démocratie…. cette assurance est récente. Car même en occident, elle remonte à la deuxième moitié du XIXième siècle.
D’autre part, ce débat révèle également l’extrême difficulté d’interprétation et donc de consensus que soulève la mise en place d’une constitution. Chaque mot compte, et il faut dès lors s’assurer de ce que chacun entend par tel ou tel concept….

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